Adolescents combattants dans les guerres “modernes”, quelle fraternité ?
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Par Olivier Douville
Ma pratique clinique au Centre Hospitalier Spécialisé de Ville-Evard
me fait rencontrer des sujets qui ont traversé la guerre moderne
pendant leur adolescence.
D’une façon assez directe, ce qu’ils me relatent à la manière d’une histoire sans
associations de mots, sans dynamique, tout à fait mise à plat, parfois, interrompue par
des “ arrêts sur image ”, m’évoque ce que montrent et disent des enfants et des
adolescents dont on fait la rencontre dans des grandes métropoles africaines, celles
des pays limitrophes ou proches des foyers de guerre civile. Me reviennent en
mémoire ces enfants et adolescents réfugiés, et, plus encore, ces “ enfants soldats
”, originaires du Libéria ou de la Sierra Léone, à qui j’ai pu parler, dans la capitale du
Mali, Bamako, où certains d’entre eux trouvent un refuge précaire.
Pourquoi généraliser ainsi ? Quelle est la raison de cette association d’idées qui met
ensemble des descendants des génocides khmers rouges et ces enfants et
adolescents combattants dont j’ai pu faire rencontre, en Afrique de l’Ouest, dans le
cadre d’une recherche sur les adolescents “ des rues ” ? Des repérages
ethnographiques minutieux et savants, auxquels je tiens par ailleurs, devraient m’
interdire de tels rapprochements hasardeux. Pourtant, réduire le sujet à une
supposée appartenance ethnique revient aussi à faire l’impasse sur le fait que le
rapport à la parole des uns et des autres est d’abord dépendant de l’histoire et des
contextes. Ce qui pouvait mettre en confusion alors me guide.
Ce qu’ont en commun ces sujets, au-delà de leur “ irréductible ” différence, est le fait
qu’ils ont été des témoins (et pour certains les acteurs) non seulement de massacres
de populations civiles, mais plus encore de supplices et de destruction, de scènes ou
cruauté et sexualité se rejoignent, sorte de scènes primitives réduites à leur ombilic
traumatique. Livrés à l’obscène, ces sujets ont été les cibles ou les vecteurs (et,
parfois les deux) de violences qui n’ont rien d’animal ou d’archaïque. Une telle
violence ne se rationalise pas en fonction d’objectifs stratégiques ou politiques
entendables. Elle est le signe de l’exercice d’une jouissance à saper les fondements
même de la raison et de la dignité de la puissance d’être un humain. Elle est, hélas,
en passe de devenir une réalité mondiale, et, en ce sens, beaucoup de jeunes ont le
sentiment de faire leur entrée dans l’histoire mondiale à partir de leur confrontation à
cette violence.
Les soldats tueurs, adultes et adolescents de la Sierra Léone, du Libéria, du Rwanda,
n’ont cure de l’objectif “ politique ” qui serait celui de défendre un territoire, un rapport
au pouvoir ou à l’État. Qu’agissent-ils ? Certaines de ces violences ne visent pas à
supprimer la vie de l’ennemi, elles visent à le transformer en autre chose, en un corps
sans réponse dans le miroir, à un corps dé-membré [2], à une chose, à un reste “
poubellisé ”. C’est-à-dire que l’ennemi n’est plus, au-delà de sa mort, un partenaire
possible pour l’identification. Il n’est pas un ancêtre capable de dialoguer avec d’
autres ancêtres. Il reste le support, dénié et haï, du manque à être de ces
adolescents soldats. Loin de le considérer comme un partenaire humain, auquel des
liens d’hainamoration pourrait le rattacher, l’adolescent soldat considère sa victime
moins comme un autre que comme une part de l’espèce humaine qui doit être
retranchée du monde commun. Un tel mouvement de haine froide rend compte d’une
désidentification brutale et impérieuse.
Dé-figuration de l’ennemi
On peut ouvrir ici une parenthèse qui indiquera tout l’aspect de ce mouvement auto-
défensif qui exclut l’ennemi de son appartenance à la communauté vivante de l’
espère humaine. Nous nous souviendrons, a contrario, que dans les pratiques
cannibaliques, par exemple, le guerrier ennemi qui n’avait eu aucune dignité face à la
mort, ne pouvait être rituellement incorporé. On peut encore rappeler que dans les
légions romaines, une règle impitoyable exigeait que si un esclave était découvert
parmi les soldats, il devait immédiatement exécuté, car le combattant ne saurait être
autre qu’un homme libre .
Il ne s’agit pas, bien entendu, d’idéaliser ces normes heureusement disparues, mais
plus d’indiquer que le fait anthropologique auquel nous sommes confrontés avec des
sujets sous la guerre, n’est plus celui de leur particularité “ ethnique ”. Ils sont parmi
les survivants d’un projet qui vise à doublement supprimer l’ennemi. Le supprimer
physiquement, mais aussi et plus encore le retrancher systématiquement de son
appartenance à l’humanité. Réduire ce projet à un exercice de la pulsion de mort est
un truisme, et presque une insanité. L’appartenance de la victime au monde de la
mort humaine est bien aussi ce qui est visée. La mort comme un réel, c’est-à-dire
comme objet, est ce qui est produit. Se positionner dans un tel rapport à l’ennemi, et
donc à soi-même, revient à vouloir en finir avec l’incomplétude et l’indéterminé de
chaque fondation humaine. Nul n’en sort indemne.
Il reviendrait alors à notre article de rendre justice d’un préjugé. La présence d’
adolescents dans les conflits guerriers en Afrique a pu être présenté comme la
résurgence, dans notre siècle, d’un archaïsme tribal. Nous allons montrer qu’il n’en
est rien.
Je reviens ici à l’hypothèse selon laquelle ces “ adolescents soldats ”, ces enfants et
ces adolescents qui se sont fait les pathétiques héros d’une guerre immédiate, sont
les témoins les plus extrêmes, les plus errants des guerriers modernes. Afin d’
examiner cette dernière proposition, je tenterais de mettre en valeur des “ foyers de
sens ” qui concernent les rapports d’alliance et d’altérité autour de la guerre.
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A. N. V